Comment l’hypnose moderne module nos mémoires

Lorsque l’on pratique l’accompagnement par l’hypnose – et pas seulement par l’hypnose d’ailleurs – les processus qui conduisent au changement ne sont pas toujours clairs. Comment l’impact d’événements de vie se modifie-t-il ? Qu’est-ce qui fait que nos comportements, nos postures, et les idées que nous nous faisons sur nous-mêmes et le monde évoluent, parfois de façon radicale, sans qu’on puisse en formuler clairement les causes ?

La réponse est sans doute bien plus complexe que je ne suis en mesure de le concevoir. Mais un point d’entrée mérite qu’on s’y intéresse,  si l’on veut comprendre ce qui change dans une séance hypnotique : la mémoire. Ou plus précisément, les processus mnésiques, envisagés non comme stockage d’informations, mais comme organisation dynamique d’expériences, de traces, de régulations et de récits. Car la mémoire humaine n’est ni un entrepôt ni un disque dur. Elle est un système vivant, qui intègre, déforme, oublie, anticipe, associe. Et qui, sous certaines conditions, se reconfigure.

Aujourd’hui, grâce à la psychologie cognitive et aux neurosciences, on sait que la mémoire est un processus actif, contextuel, en perpétuelle reconstruction (Schacter, 2012 ; Gazzaniga et al., 2018 ; Dalla Barba, 2018). La mémoire ne se contente pas de restituer le passé : elle le reformule à chaque instant.

Pour aller plus loin, commençons par nous pencher sur le fait la mémoire n’est pas unitaire : elle se compose de sous-systèmes aux logiques différentes, parfois complémentaires, parfois contradictoires. Parmi les différentes distinction proposées par la recherche, deux grands registres de mémoire à long terme (Tulving, 1985 ; Squire, 2004) nous intéressent ici : 

  • La mémoire explicite(Tulving, 1985), aussi appelée déclarative, regroupe ce à quoi nous avons accès de façon consciente. Elle comprend la mémoire épisodique (souvenirs autobiographiques, contextuels) et la mémoire sémantique (savoirs décontextualisés, conceptuels). Cette mémoire dépend fortement des structures hippocampiques et des lobes temporaux médians.
  • La mémoire implicite, ou non déclarative, recouvre tout ce que nous savons faire ou ressentir sans pouvoir le verbaliser. Elle comprend les habiletés procédurales (apprendre à conduire, à marcher), les conditionnements (émotions associées à un contexte), les affects enkystés, les schémas relationnels précoces (Fonagy et Target, 1996), les routines défensives. Elle engage des réseaux distincts, notamment les noyaux gris centraux, le cervelet, l’amygdale.

Cette distinction n’a pas qu’un intérêt théorique : elle éclaire directement ce que nous faisons en hypnose.

Dans la vie quotidienne, nous naviguons entre ces deux régimes. Et souvent, ce qui limite ou entrave un changement n’est pas une croyance explicite ou une décision consciente, mais un « apprentissage implicite » : un automatisme incorporé, une peur associée à un contexte, une mémoire du corps. Ce sont ces régulations anciennes, inadéquates, souvent indéchiffrables et résistantes aux efforts conscients d’évoluer, que nous cherchons à transformer (LeDoux, 2002).

Penser la mémoire, c’est penser un ensemble de fonctions distribuées, une organisation dynamique d’expériences encodées, consolidées, réactivées et – parfois – transformées, une stratification ou un tissage, dans lequel le récit que nous faisons de nous-mêmes (mémoire explicite) est souvent en tension avec ce que notre corps, nos automatismes ou nos réactions défensives expriment (mémoire implicite).

C’est là que l’hypnose joue le rôle d’un dispositif relationnel, attentionnel et symbolique capable de remettre en mouvement ce qui semblait figé. L’hypnose crée les conditions d’un accès à ces strates profondes. Elle en permet l’évocation, la modulation, la réinscription.

Car on sait aujourd’hui que non seulement la mémoire n’est pas figée mais même que chaque rappel d’un souvenir peut entraîner une modification de la trace mnésique, que chaque remémoration est une réécriture, influencée par l’état interne du sujet, la situation relationnelle, l’environnement.. Ce processus est appelé reconsolidation (Nader & Hardt, 2009). Une trace réactivée devient temporairement labile, donc modifiable – avant d’être restabilisée.

Cette propriété est centrale pour tout travail thérapeutique. Elle signifie que l’on peut changer la charge émotionnelle, les associations, la signification d’un souvenir, à condition que le contexte d’évocation soit suffisamment sécurisé et plastique. C’est précisément ce que l’hypnose rend possible : une activation ciblée et régulée, suivie d’une reconfiguration symbolique ou sensorielle.

Les travaux en psychologie développementale et en théorie de l’attachement (Siegel, 1999 ; Schore, 2003 ; Fonagy & Target, 1996) ont montré que la régulation affective, la perception de sécurité, l’organisation des états internes relèvent d’apprentissages implicites, souvent précoces.

Ces schémas de base ne sont pas conscients. Ils ne prennent pas la forme d’idées ou de souvenirs clairs, mais s’inscrivent dans le corps et les comportements. Ils s’expriment notamment par :

  • des postures corporelles – par ex. : rigides ou effondrées –, des gestuelles inhibées, ou au contraire une agitation constante ;
  • des réactions émotionnelles disproportionnées ou totalement absentes face à des stimuli relationnels ;
  • des difficultés récurrentes à entrer en lien, à faire confiance, à maintenir une distance juste ;
  • des stratégies d’adaptation automatiques telles que la fuite mentale, la sidération silencieuse, l’hyper-contrôle, l’humour défensif, ou l’effacement.

Il ne s’agit pas de choix volontaire. Ces manifestations dérivent de modèles relationnels incorporés très tôt, souvent en réponse à des contextes insécurisants ou incohérents. Elles forment ce que Daniel Siegel appelle une « mémoire relationnelle implicite » : une manière d’être au monde et aux autres qui s’exprime sans passer par la pensée (Bromberg, 2006).

C’est ici, plus que dans les souvenirs narratifs ou les croyances conscientes, que se loge la véritable résistance au changement : non pas une opposition, mais une protection archaïque, un automatisme de survie devenu obsolète.

C’est un enjeu majeur de l’accompagnement de pouvoir travailler avec ces contenus implicites sans les forcer à devenir explicites.

Car :

  • Leur mise en mots est parfois impossible (traumatismes précoces, états dissociés),
  • Leur activation brutale peut être déstabilisante (absence de contenance suffisante),
  • Leur transformation nécessite souvent une autre voie que le langage explicatif : le ressenti, la métaphore, l’image, la sensation modifiée.

Or justement l’hypnose, en tant que médiation sensorielle, attentionnelle et symbolique, permet d’entrer en contact avec ces mémoires sans les brutaliser, sans les réduire à du récit, sans chercher à comprendre d’abord.

L’hypnose rend possible une mise en forme progressive, modulable, parfois non verbale, de contenus psychiques implicites. Cette mise en forme n’est ni une verbalisation forcée, ni une analyse. Elle opère plutôt comme un lent processus d’émergence où l’expérience se déploie par petites touches, à travers :

  • le ressenti corporel (tension, mouvement, inhibition…),
  • l’imaginaire sensoriel ou narratif (scène, paysage, image ou conte symbolique…),
  • et surtout, la qualité de la relation dans laquelle ces contenus deviennent accessibles et partageables sans mise en danger.

Ce travail se fait à la marge du langage. Il ne cherche pas à nommer, mais à faire sentir. Il ne passe pas par l’interprétation, mais par l’expérience. On pourrait parler d’approche latérale du changement psychique : on invite sans contraindre, on propose sans imposer. Le praticien n’interprète pas, il accompagne.

Surtout l’accompagnement par l’hypnose est incarné : ce qui change, change d’abord dans le corps, dans le souffle, dans le rythme, dans la manière de percevoir l’autre. C’est cette modalité sensorielle, relationnelle et symbolique – et non discursive – qui distingue l’hypnose des thérapies basées sur le langage explicite ou le raisonnement cognitif. C’est là que se situe sa spécificité la plus profonde.

Car, contrairement à la mythologie féconde, et certainement utile pour sa dimension placébo, l’hypnose ne donne pas à proprement parler accès à l’inconscient au sens habituellement entendu d’un réservoir de ressources ou d’informations refoulées, voire d’une personnalité seconde. Elle modifie l’état du sujet de manière à rendre certains contenus psychiques accessibles, modulables, et transformables. Ce n’est pas une opération ésotérique, mais un  ensemble de modifications attentionnelles, émotionnelles, neurocognitives et relationnelles, qui crée les conditions d’un travail possible avec l’implicite.

Ce que l’hypnose fait vraiment

Première modification bien documentée, l’hypnose modifie l’activité du réseau par défaut.

Le réseau par défaut (DMN, pour default mode network) est une structure fonctionnelle du cerveau activée lorsqu’on est en état de repos, de rêverie, de pensée spontanée. Il est fortement impliqué dans l’auto-narration, les ruminations, les simulations mentales. Il constitue en quelque sorte la toile de fond de notre identité réflexive (Raichle, 2015).

Plusieurs études en neuroimagerie ont montré que l’état hypnotique s’accompagne d’une diminution de l’activité ou à une modulation du DMN (McGeown et al., 2009 ; Deeley et al., 2012). Cela correspond cliniquement à une suspension du bavardage intérieur, à un relâchement du moi narratif, à une disposition accrue à l’imagerie et à l’expérience incarnée.

Cette modulation ou désactivation plus ou moins partielle favorise l’émergence de contenus non narrativisés : émotions, images, souvenirs sensoriels, sensations corporelles. Elle crée un espace psychique dans lequel la mémoire implicite peut apparaître sans être immédiatement re-routée vers la cohérence du récit conscient.

Un autre effet majeur de l’hypnose est de renforcer la focalisation attentionnelle.

Le sujet devient capable de maintenir son attention sur un objet interne (image, sensation, mot) de façon plus stable et moins distractible qu’en état de veille ordinaire (Oakley & Halligan, 2013).

Cette hyperfocalisation facilite :

  • la réactivation contrôlée d’une trace mnésique ;
  • une immersion sensorielle dans une scène passée ou imaginaire ;
  • l’amplification de micro-signes corporels (changements subtils dans le tonus musculaire, la respiration, la posture) souvent révélateurs de mouvements profonds et permettant à l’accompagnant d’ajuster finement son intervention.

Du point de vue de la neuroplasticité, cette activation focalisée rend une mémoire ainsi réactivé temporairement labile, donc susceptible d’être reconsolidée avec une nouvelle coloration affective ou symbolique (Hupbach et al., 2007 ; Nader & Hardt, 2009).

L’hypnose permet également de moduler la dimension dissociation de l’expérience. Contrairement à la dissociation pathologique (fragmentation, amnésie, fuite), la dissociation hypnotique est fonctionnelle, transitoire, intégrée. Elle permet au sujet d’apaiser certaines perceptions ou affects sans les refouler, ni les désorganiser (Hilgard, 1977 ; Nijenhuis, 2004).

Cela ouvre la voie à :

  • une régression émotionnelle régulée,
  • un dialogue entre différentes parts du moi,
  • une exposition sécurisée à des contenus traumatiques partiels ou des affects clivés.

C’est cette coexistence paradoxale de distance et d’immersion qui rend possible un travail sur la mémoire implicite sans débordement ni reviviscence brute.

On sait aujourd’hui que toute trace mnésique significative est liée à un affect. Mais pour être transformée, cette trace doit être réactivée dans un état suffisamment sécure pour que le sujet puisse la revisiter sans être englouti.

L’hypnose permet justement une activation émotionnelle graduée, dans un cadre relationnel contenant. L’émotion n’est pas évitée, mais abordée par touches, modulée par la voix, la posture du praticien, le rythme de l’induction. Selon les travaux de Lane et al. (2015), cette activation régulée est un prérequis nécessaire à la reconsolidation : sans affect, il n’y a pas de modification en profondeur. Mais sans contenance, l’affect peut reconduire au traumatisme. L’hypnose permet d’habiter cet entre-deux.

Enfin, l’expérience hypnotique diminue l’activité du cortex préfrontal dorsolatéral (Deeley et al., 2012), zone associée à la vigilance, au raisonnement logique, au contrôle cognitif. Ce relâchement du filtre critique ouvre un espace de pensée analogique, associative, symbolique.

Dans ce champ plus libre, les suggestions indirectes, les métaphores, les images évoquées peuvent atteindre le sujet à un niveau plus profond, en contournant les défenses verbales ou rationnelles.

C’est cette plasticité cognitive et affective, induite par la suspension critique, qui rend possible l’accès à des zones où la mémoire implicite est stockée : dans les associations affectives, les réseaux sensoriels, les formes non verbalisées d’expérience.

Ces différentes caractéristiques  – désactivation narrative, focalisation attentionnelle, dissociation fonctionnelle, activation affective contenue, suspension critique – permettent à l’hypnose d’ouvrir un accès sécurisé à l’implicite permettant de le reconfigurer et de le retisser avec l’explicite. Tout cela parce que mémoire ne surgit pas seule : elle est invitée, modulée, symbolisée dans un cadre où elle peut devenir autre.

Pour aller plus loin

Bromberg, P. M. (2006). Awakening the dreamer: Clinical journeys. Routledge.

Dalla Barba, G. (2018). La mémoire, un regard sur le passé et vers le futur. CNRS Éditions.

Deeley, Q., Oakley, D. A., Toone, B., Giampietro, V., Brammer, M. J., & Williams, S. C. R. (2012). Modulating the default mode network using hypnosis. International Journal of Clinical and Experimental Hypnosis, 60(2), 206–228.

Fonagy, P., & Target, M. (1996). Playing with reality: I. Theory of mind and the normal development of psychic reality. International Journal of Psycho-Analysis, 77, 217–233.

Gazzaniga, M. S., Ivry, R. B., & Mangun, G. R. (2018). Cognitive neuroscience: The biology of the mind (5th ed.). W. W. Norton & Company.

Hilgard, E. R. (1977). Divided consciousness: Multiple controls in human thought and action. Wiley.

Hupbach, A., Gomez, R., Hardt, O., & Nadel, L. (2007). Reconsolidation of episodic memories: A subtle reminder triggers integration of new information. Learning & Memory, 14(1–2), 47–53.

Lane, R. D., Ryan, L., Nadel, L., & Greenberg, L. (2015). Memory reconsolidation, emotional arousal, and the process of change in psychotherapy: New insights from brain science. Behavioral and Brain Sciences, 38, e1.

LeDoux, J. (2002). The synaptic self: How our brains become who we are. Viking.

McGeown, W. J., Mazzoni, G., Venneri, A., & Kirsch, I. (2009). Hypnotic induction decreases anterior default mode activity. Consciousness and Cognition, 18(4), 848–855.

Nader, K., & Hardt, O. (2009). A single standard for memory: The case for reconsolidation. Nature Reviews Neuroscience, 10(3), 224–234.

Nijenhuis, E. R. S. (2004). Somatoform dissociation: Phenomena, measurement, and theoretical issues. W. W. Norton & Company.

Oakley, D. A., & Halligan, P. W. (2013). Hypnotic suggestion and cognitive neuroscience. Trends in Cognitive Sciences, 17(5), 241–248.

Raichle, M. E. (2015). The brain’s default mode network. Annual Review of Neuroscience, 38, 433–447.

Schacter, D. L. (2012). Searching for memory: The brain, the mind, and the past. Basic Books.

Schore, A. N. (2003). Affect dysregulation and disorders of the self. W. W. Norton & Company.

Siegel, D. J. (1999). The developing mind: How relationships and the brain interact to shape who we are. Guilford Press.

Squire, L. R. (2004). Memory systems of the brain: A brief history and current perspective. Neurobiology of Learning and Memory, 82(3), 171–177.

Tulving, E. (1985). Memory and consciousness. Canadian Psychology/Psychologie canadienne, 26(1), 1–12.

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