Quand le « symptôme » revient

 Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais dans différentes disciplines de l’accompagnement – et tout particulièrement dans l’hypnose, souvent auréolée d’une efficacité quasi-miraculeuse – la perception du changement psychique reste très largement orientée par un modèle implicite, à la fois linéaire et cumulatif : on avance, on progresse, on résout…et si une difficulté réapparaît, c’est aussitôt perçu comme un recul, un retour en arrière, une preuve d’échec.
Ce regard, on le retrouve trop souvent chez les accompagnants comme chez les accompagnés – et parfois même dans leur entourage. Il est nourri par des modèles performatifs dominants, que l’on retrouve en médecine, en éducation, dans le coaching ou dans les discours du développement personnel. Autant de cadres qui valorisent la disparition du « symptôme » comme indicateur principal de succès.
Or, s’il a son utilité – en particulier pour mobiliser l’espoir et soutenir le passage à l’action – ce modèle peut aussi se révéler profondément toxique. Et cela, à au moins deux niveaux.
D’abord parce qu’il installe une injonction au résultat, souvent implicite mais très présente, qui exerce une pression considérable sur la personne accompagnée. Pression d’autant plus insidieuse qu’elle s’inscrit dans une culture plus large : celle de l’efficacité, de la « fonctionnalité » émotionnelle, de l’optimisation de soi, de la résolution rapide des problèmes… une conception mécaniste et utilitaire où le temps long de l’épanouissement du vivant n’a plus sa place.
Ensuite, parce que ce modèle favorise une forme de découragement structurel : après l’espoir, c’est souvent le désespoir qui s’installe. Non pas à cause du « symptôme » en lui-même, mais à cause de l’interprétation qu’on lui donne. Il suffit qu’un trouble ou un inconfort resurgisse – une sensation désagréable, une pensée intrusive, une conduite récurrente – pour que la personne s’effondre dans l’idée que « rien n’a changé », ou pire, qu’elle n’est pas capable de changer.
Et quand ce type de pensée s’installe, on assiste souvent à un mécanisme de reconfirmation traumatique. Le retour du « symptôme » devient l’occasion de réactiver des sentiments de honte ou d’impuissance : « Je suis irrécupérable », « Je suis brisé·e », « J’ai tout essayé, et ça ne sert à rien ». Cela génère un renforcement identitaire négatif, dans lequel le « symptôme » n’est plus seulement vécu comme un problème, mais comme une preuve de défaillance ontologique.
Prenons un instant pour mesurer la violence silencieuse de cette mécanique intérieure.
Pour quelqu’un qui a déjà fait de nombreux efforts, qui a investi dans des démarches de soin, qui a mobilisé ses ressources… se voir rattrapé par une manifestation ancienne du « problème » peut provoquer un choc émotionnel profond. Et si personne n’est là pour proposer un autre regard, cela peut refermer durablement la porte du changement.
Or, l’expérience durable – et même la pratique quotidienne – montre tout autre chose.
Les « symptômes » ne reviennent pas toujours à l’identique. Le plus souvent, ils reviennent transformés. Plus précis, plus nuancés, parfois même plus douloureux, mais dans un cadre plus conscient, dans un lien thérapeutique plus solide, avec un sujet davantage en capacité de rester présent à ce qu’il vit.
Dans pareille perspective, la récurrence devient l’indice d’un approfondissement. Comme si la psyché – ou le corps, ou les deux – entrebâillait enfin la porte vers ce qui, jusque-là, n’avait pas pu être abordé. Comme si tout n’allait encore pas bien, certes, mais que quelque chose de nouveau devenait possible. À condition qu’on accepte de changer de paradigme.

Penser en spirale, changer en profondeur

Changer de paradigme, c’est accepter que ce qui se répète ne signe pas nécessairement une stagnation, mais une transformation en cours – lente, parfois invisible à l’œil nu, mais bien réelle. C’est envisager que la réapparition d’un « symptôme » puisse être le signe d’une ouverture, d’un seuil franchi, d’une part de soi qui revient non pour nous blesser, mais pour être enfin rencontrée.
Cela demande de penser le changement non plus comme une série d’étapes franchies une fois pour toutes, mais comme une spirale : on revient, oui, mais avec un autre regard, une autre disponibilité, parfois une autre qualité de présence à soi.
Ce modèle, qu’on retrouve dans la pédagogie expérientielle de Kolb (1984), est aussi au cœur des approches développementales du trauma. Allan Schore (2001, 2012) ou Daniel Siegel (1999, 2012) montrent que l’intégration psychique se fait par couches successives, chaque expérience actuelle réactivant implicitement des traces affectives anciennes, qui peuvent être revécues, re-symbolisées — si l’environnement est suffisamment sécure.
Et c’est bien là la clé : la sécurité.
Non pas une sécurité abstraite ou normative, mais une sécurité vécue, incarnée dans la relation, ressentie dans le corps.
Stephen Porges (2011), avec sa théorie polyvagale – intéressante à de nombreux égards bien que controversée -, suggère que notre système nerveux autonome module en permanence nos réponses émotionnelles selon notre perception de sécurité ou de menace – ce qu’il nomme neuroception. Cette perception infra-consciente de sécurité ou de danger oriente la réponse physiologique avant même que le cortex n’entre en jeu.
Selon Porges, ce n’est que lorsque l’environnement est perçu comme sûr, que le nerf vague ventral – impliqué dans la régulation émotionnelle et l’engagement social – peut s’activer, inhibant les réflexes archaïques de fuite, de lutte ou de figement.
Or c’est dans cet état de calme relationnel que le cerveau est le plus apte à apprendre, à intégrer, à transformer (Dana, 2018).
Ainsi, lorsqu’un « symptôme » revient, il n’est pas nécessairement un signe de dysfonctionnement mais au contraire, souvent, le retour d’un contenu implicite devenu tolérable, parce qu’il peut désormais être accueilli différemment.
La mémoire implicite, qui se manifeste à travers des sensations, des réflexes émotionnels ou des conduites répétitives, peut devenir explorable lorsque le contexte relationnel change. Comme l’ont montré van der Kolk (2014) et Schacter(1987), c’est la réinscription consciente de ces traces dans une narration subjective qui permet leur transformation.
Dans cette perspective, l’accompagnant devient le gardien d’un espace de remobilisation, dans lequel le « symptôme » peut émerger sans être immédiatement interprété ou éradiqué. Il s’agit de lui faire de la place, non pour lui donner raison, mais pour permettre au sujet d’en devenir l’auteur.

Quand la fenêtre de tolérance s’élargit

Parfois, quand le « symptôme revient », c’est aussi que les capacités de régulation du sujet sont, momentanément débordées. On retrouve ici le concept de fenêtre de tolérance (Siegel, 1999), souvent utilisé en psychotraumatologie pour désigner la zone dans laquelle un individu peut accueillir ses états internes sans être dépassé.

Lorsque cette fenêtre est dépassée – parce que l’intensité est trop forte, ou les ressources temporairement trop faibles – le système se dérégule. Il entre soit en hyperactivation (anxiété, agitation, panique), soit en hypoactivation (retrait, dissociation, engourdissement). Rien de problématique en soi : ce sont des stratégies de survie adaptatives. Mais elles peuvent empêcher la personne d’entrer en relation fine avec ce qu’il vit et éprouve.
C’est pourquoi l’élargissement progressif de cette fenêtre est une tâche centrale de tout processus d’accompagnement. Et cet élargissement passe, non par une exposition brutale, mais par des expériences répétées de co-régulation : être avec l’autre, en sécurité, tout en restant en lien avec soi-même. C’est ainsi que le système apprend à tolérer, puis à accueillir, ce qui jusque-là le submergeait.
La psychopédagogie comme évocation stratégique
L’idée de variabilité dynamique de la fenêtre de tolérance permet de sortir du fantasme de régression. Ce n’est pas le symptôme qui revient « par faiblesse » : c’est le système qui travaille plus intensément, ou dans un contexte plus exigeant.
Dans cette logique d’accompagnement en spirale, la parole, l’accompagnement verbal de l’expérience peut jouer un rôle-clé.
C’est ici qu’intervient ce que je propose sous le nom d’évocation stratégique. Une manière de parler de ce qui se passe qui ne soit ni euphorisante ni alarmiste, mais suggestive, évocatrice, qui propose une hypothèse, une lecture alternative, permettant de penser le « retour du symptôme » autrement.
Une métaphore simple peut être précieuse pour le client : Jusqu’à présent, vous vous êtes entraîné avec 10 kg en étant en forme. Aujourd’hui, vous avez mal dormi, mal mangé, et il faut porter 30 kg. C’est normal que vous soyez débordé. Mais cela montre surtout que vous portez plus, ou que vous êtes moins en forme. Dans tous les cas, si vous faites face, vous continuez à vous renforcer. »
Ce type de récit – incarné, ouvert, non normatif – participe de ce que Jerome Bruner (1990) appelle la construction narrative du réel : une manière pour le sujet de réorganiser ses expériences à partir d’un cadre interprétatif suffisamment souple pour intégrer le changement. Dans cette optique, la psychopédagogie devient un travail sur la plasticité narrative: il ne s’agit pas d’imposer une explication, mais d’ouvrir un récit possible, dans lequel le sujet puisse retrouver sa puissance d’agir.
De telles évocations, prononcées avec conviction et authenticité, peuvent aider le sujet à s’inscrire autrement dans son propre récit, à désamorcer les prophéties d’échec, et à trouver un nouvel appui dans ce qui revient. Ainsi le retour du symptôme, de l’inconfort, peut cesser d’être un symbole d’impuissance pour devenir un passage, un pont, une opportunité supplémentaire de continuer à évoluer.
Et vous, vous en pensez quoi ?

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Jean Dupré

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6 Commentaires

  1. cecilia carrignon

    Jolie relecture de la définition du symptôme. Belles pistes pour l accompagnement et pour sortir de certains modes de pensées en tout ou rien. J aime beaucoup, inspirant. Merci

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    • Jean Dupré

      Merci beaucoup

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  2. Delphine Radiguet

    Super article qui me donne l’envie de creuser davantage les évocations.

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    • Jean Dupré

      Merciiii

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    • Jean Dupré

      Merci

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  3. Cala

    Très intéressant. Éclairant. Parlant. Merci Jean pour cet article bien utile. Et au plaisir de te recroiser. Emma C

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