-
Une réalité sans garantie
Dans ma pratique professionnelle de formateur et de praticien en hypnose, je suis souvent étonné par la difficulté qu’ont nombre de personnes à accepter l’idée que les choses n’ont pas besoin d’être « vraies » pour être opérantes. Autrement dit, qu’une idée, une représentation ou un récit puisse produire des effets tangibles, sans pour autant relever d’une vérité démontrée, vérifiée, objectivée.
Ce paradoxe est d’autant plus frappant que ces mêmes personnes acceptent sans difficulté — et souvent sans s’interroger — des notions comme la monnaie, la justice, la nation ou l’amour. Autant de constructions abstraites, dépourvues de réalité matérielle propre, mais qui façonnent nos vies de manière décisive. (On dira ici qu’elles ne relèvent pas d’une réalité « ontologique », c’est-à-dire qu’elles n’existent pas en soi, indépendamment de nos perceptions, mais qu’elles acquièrent leur consistance dans l’expérience et la reconnaissance partagée.)
On s’indigne pour la justice, on meurt pour la patrie, on travaille pour un salaire constitué de chiffres (voire aujourd’hui d’impulsions électriques) dans un système bancaire. Et pourtant, on peut douter de l’hypnose, ou de l’existence de « parties » psychiques, sous prétexte qu’on ne les voit pas au microscope.
Cette contradiction révèle quelque chose de fondamental : notre rapport au réel passe par des systèmes de croyance, de représentation et de symbolisation. Ce que nous appelons « réalité » est souvent une construction intersubjective, et non une donnée absolue. Une idée ne devient pas « réelle » parce qu’elle est objectivement vraie, mais parce qu’elle est vécue, partagée, agissante.
La complexité du réel humain
Prenons l’exemple de l’hypnose. Bien qu’elle soit validée par de nombreuses recherches pour le traitement de la douleur, des troubles anxieux ou du stress post-traumatique (Kirsch, Lynn & Rhue, 2011), elle continue de susciter — et c’est très bien ainsi — un scepticisme implicite. Comme si elle relevait d’un acte de foi plutôt que d’un processus expérientiel.
Il en est de même pour la théorie des parties — cette idée que notre psychisme est composé de différentes « voix », ou sous-systèmes internes. Présente dans la thérapie des états du Moi (Watkins & Watkins, 2003) ou dans l’IFS (Internal Family Systems, Schwartz, 2009), cette approche ne repose pas sur une réalité anatomique ou psycho-biologique, mais sur notre capacité à penser la pluralité interne. Elle permet d’illustrer nos contradictions, nos auto-sabotages, nos conflits internes. Et surtout, elle agit. Elle transforme. Non pas parce qu’elle dit ce qu’est le psychisme, mais parce qu’elle offre une carte utile pour le traverser.
L’épistémologue Karl Popper (1973) nous rappelle que les théories scientifiques ne sont jamais prouvées définitivement, seulement corroborées temporairement. Le savoir scientifique est par définition falsifiable, ouvert à la révision : ses affirmations peuvent être testées, et potentiellement infirmées par l’expérience. Il ne dit pas ce qu’est le réel, mais propose des modèles opérants.
Aux côtés de ces savoirs modélisants, il existe toutefois un autre rapport au monde : celui de l’expérience vécue, du symbolique, de l’imaginaire partagé. Ce sont ces couches de la réalité — bien que non démontrables — qui structurent nos vies. Nous vivons dans des mondes interprétés, ressentis, transmis.
William James (2007) proposait déjà une conception pragmatique de la vérité : une idée est « vraie » si elle permet de mieux vivre. Nous préférerons ici dire qu’une idée devient « réalité » pour un individu ou une collectivité lorsqu’elle génère des effets vécus, structurants, mobilisateurs.
Idées, représentations et faits : des statuts différents
Dans une approche rigoureuse et nuancée, il est essentiel de distinguer les niveaux de validité et de statut épistémique des contenus que nous manipulons dans la pensée, la transmission ou l’accompagnement.
- Les faits : Éléments empiriques, observables, attestables. Vérifiables ou falsifiables par recoupement méthodique.
- Les représentations : Interprétations historiquement et culturellement situées. Partagées, discutables, évolutives.
- Les idées : Constructions abstraites (philosophiques, religieuses, politiques). Ni vérifiables ni réfutables, mais influentes dans la manière de penser, sentir, agir.
Pourquoi cette distinction importe-t-elle ?
Parce qu’en démocratie, en éducation, en thérapie, en communication, confondre une idée avec un fait, ou une représentation avec une preuve, ouvre la porte à la confusion, voire à la manipulation.
Du récit à la co-construction du réel
Peter Berger et Thomas Luckmann (1996) ont proposé un modèle fondamental de la réalité sociale : elle est construite par les humains à travers des processus d’objectivation, d’institutionnalisation et d’intériorisation. Nos institutions, nos rôles, nos valeurs ne sont pas donnés, mais co-construits.
Yuval Noah Harari (2015) reprend cette thèse en l’élargissant : les sociétés humaines reposent sur des fictions partagées. La religion, l’argent, les lois, la nation : toutes ces entités n’existent qu’en tant qu’elles sont crues collectivement.
Jerome Bruner (1991), quant à lui, insiste sur le rôle fondamental du récit dans la construction du sens. Nos vies ne sont pas régies par des lois scientifiques, mais par des récits que nous élaborons pour donner cohérence à ce que nous vivons.
La pensée d’Edgar Morin (2005) nous aide ici à sortir des dualismes : vrai/faux, réel/imaginaire, objectif/subjectif. Il propose une pensée capable d’intégrer les contradictions, les boucles récursives, les systèmes imbriqués, pour mieux rendre compte de la réalité humaine.
Dans cette perspective, une représentation n’est pas « vraie » ou « fausse » : elle est plus ou moins féconde, plus ou moins pertinente dans un contexte donné. Elle doit être interrogée non sur sa validité absolue, mais sur ses effets : qu’est-ce qu’elle rend possible ? Qu’est-ce qu’elle rend visible ? Qu’est-ce qu’elle empêche ?
Habiter des réalités construites… sans renoncer au réel
Reconnaître que nos réalités sont construites ne signifie pas que tout se vaut. Le relativisme absolu peut ouvrir la porte aux pires manipulations, à la désinformation, à la perte du discernement.
Face aux fake news, aux théories du complot, aux récits fermés sur eux-mêmes, il devient même, peut-être plus que jamais, crucial de maintenir une exigence critique. Toutes les représentations ne se valent pas : on peut — et on doit — les interroger selon ce qu’elles permettent de penser, selon la manière dont elles nous affectent, et selon ce qu’elles révèlent ou masquent de l’expérience commune.
Habiter un monde de réalités construites, ce n’est pas renoncer au réel. C’est apprendre à penser notre rapport au réel comme relationnel, instable, pluriel, ainsi que situé, partagé, discutable. C’est s’engager dans une écologie des idées, où la validité d’une représentation repose à la fois sur sa confrontation aux faits — et sur les effets qu’elle engendre dans les corps, les liens, les sociétés.
Pour ne pas confondre construction de la réalité et illusion volontaire, quelques repères critiques peuvent être utiles :
-
Contextualiser les récits : d’où parlent-ils ? À quelle époque ? Dans quelle visée ?
-
Différencier les registres : une carte métaphorique de l’expérience intérieure et une donnée scientifique ne s’évaluent pas de la même manière.
-
Vérifier les sources : une idée puissante peut être manipulatrice si elle s’appuie sur des faits erronés.
-
Écouter les effets : un récit est-il émancipateur ou enfermant ? Relie-t-il ou isole-t-il ?
Il ne s’agit pas de classer les idées en « vraies » ou « fausses » selon une logique binaire, mais de développer une sensibilité aux mondes qu’elles font advenir — tout en gardant la clarté nécessaire pour les distinguer des faits, qui obéissent à d’autres critères de preuve, de méthode et de responsabilité.
C’est dans cet effort de lucidité que se joue notre liberté : entre la paresse conformiste d’une pensée étriquée et le délire d’un monde sans repères ni critères.
Bibliographie
-
-
Berger, P. L., & Luckmann, T. (1996). La construction sociale de la réalité. Armand Colin.
-
Bruner, J. (1991). La construction du réel chez l’enfant. Retz.
-
Harari, Y. N. (2015). Sapiens : Une brève histoire de l’humanité. Albin Michel.
-
James, W. (2007). Le pragmatisme. Flammarion.
-
Kirsch, I., Lynn, S. J., & Rhue, J. W. (2011). Handbook of Clinical Hypnosis (2e éd.). American Psychological Association.
-
Morin, E. (2005). Introduction à la pensée complexe. Seuil.
-
Popper, K. (1973). La logique de la découverte scientifique. Payot.
-
Schwartz, R. C. (2009). Système familial intérieur : Blessures et guérison – Un nouveau modèle de psychothérapie. Elsevier Masson.
-
Watkins, J. G., & Watkins, H. H. (2003). Les États du moi : Théorie et thérapie. Les Éditions de l’Homme.
-


0 commentaires